Venise, juin 2024

Entre lumière et déclin : Canaux et palais mystérieux

Venise, ville d’or et de brume, où l’eau se tord comme un serpent paresseux dans les canaux glauques. Les palais se dressent, parfois décrépis, tels des nobles déchus, enfilant leurs masques de stuc pour cacher la pourriture qui ronge leurs entrailles. Les gondoles glissent, spectres noirs sur cette lagune fantomatique, bercées par le souffle languissant de l’Adriatique. On y flâne, on y perd son âme dans un labyrinthe de ruelles étroites et d’arcades ombreuses, où le passé suinte des pierres. À chaque coin, le cri d’une mouette perce l’air, rappel de la mer qui entoure, enserre, et finira par avaler cette cité fragile, ce rêve de marbre et de mystère voué à la dissolution.

« Fable de Venise »

Cette plongée étourdissante dans le dédale moite des intrigues et des ombres. Mon album favori du dessinateur Hugo Pratt. Corto Maltese, ce pirate romantique, flâne parmi les mascarades et les mystères, en quête d’une pierre précieuse. Les rues et les canaux suintent la trahison, les complots serpentent sous les ponts comme des couleuvres venimeuses. Venise, elle-même, devient un personnage, une vieille dame en robe de carnaval, masquée, déguisée, pour cacher ses rides et ses cicatrices. La plume de Pratt, acérée et poétique, fouille les entrailles de cette ville labyrinthique, et sous chaque pavé, sous chaque ombre portée, on sent le souffle du danger, l’appel envoûtant du mystère. C’est une danse macabre et sublime, une ballade en eaux troubles, où le rêve et la réalité se confondent, s’étreignent et s’effondrent, comme le crépuscule sur la lagune.

Profession gondolier

C’est une danse avec les flots et les foules, une pirouette incessante au cœur d’un carnaval perpétuel. Les Vénitiens, eux, ils naviguent avec une malice roublarde, tirant profit du chaos touristique. Les ruelles, les canaux, sont devenus un théâtre où chaque façade décrépite est un décor, chaque gondole un accessoire pour la farce quotidienne. Les touristes affluent par vagues, créatures hagardes et éblouies, traînant leurs dollars et leurs désirs. Et les Vénitiens, ils sourient, jouant le jeu avec une aisance calculée. On les voit, les gondoliers, ils savent charmer, tout en gardant un œil sur la bourse du client. C’est un ballet cynique, une comédie humaine où l’art de la débrouille est roi. Sous les rires et les chansons, on sent l’amusement goguenard face à cette marée humaine qui envahit leur cité. Mais qu’importe, tant que le flux rapporte, tant que l’or continue de couler avec la même régularité que les eaux troubles de la lagune.

Les selfies, les égocentriques se pavanent, capturant leur reflet comme des Narcisses numériques. Un carnaval grotesque, où les masques sont des filtres et la réalité une mer de pixels et de vanité.


Venise, septembre 2009

Mille bornes d’une seule traite, c’est interminable. Une nuit blanche à piloter, les yeux rouges, à se battre contre le sommeil. Enfin, Venise au lever du jour. L’aube naissante, une balade cotonneuse dans la ville encore déserte, l’esprit engourdi. Grimper sur le Rialto, voir le premier vaporetto pétarader sur le Grand Canal, la brume se dissiper lentement, dévoilant la cité fantomatique. Un moment suspendu, hors du temps, où la fatigue et l’émerveillement se mêlent, un rêve éveillé dans la lumière naissante.


Voir également : « Prague », « Menton » et « Trieste ». Photographies distribuées par l’agence « Réa »